Le samedi 11 avril dernier, Rami Abou Jamous* était l’invité des “4 heures pour la Palestine”, organisées par le Collectif Palestine Les Mureaux et alentours. En visio et en direct de Gaza, où il vit avec sa famille, le journaliste a témoigné du quotidien infernal auquel les Palestiniens sont toujours soumis malgré l’accord de paix. Il a aussi évoqué les manœuvres du Conseil de la paix et des Israéliens, les attaques contre les ONG ou la présence du Hamas. Une parole abrupte, parfois dérangeante mais incontournable. Participante à l’événement, l’AFPS 78 vous propose en exclusivité la transcription de ses propos les plus marquants.  

Rami Abou Jamous. Collection personnelle.

Rami Abou Jamous : “Qu’il y ait la paix ou non entre l’Iran et les États-Unis, la situation à Gaza ne s’améliorera pas. Aujourd’hui, elle est de pire en pire. Nous sommes toujours bombardés, c’est un chaos sécuritaire. Les Israéliens font de la vie des Gazaouis un enfer pour que, lorsque les portes s’ouvriront, ils partent chercher ailleurs un avenir meilleur. Depuis, le lendemain du 7-Octobre, leur projet n’était pas seulement un génocide, mais un nettoyage ethnique visant à déporter la population. 

Les témoins ont disparu
Sous les tentes et les bâches, dans les camps de fortune concentrés les uns à côté des autres, nous sommes en mode survie, noyés dans le quotidien : chercher du bois, trouver de l’eau. Vous connaissez ces images d’enfants avec des casseroles devant les cuisines communautaires, ou avec des jerricans, cherchant des citernes, alors qu’il y a de moins en moins d’eau potable. Nous manquons de médicaments, le secteur public de la santé a été détruit et remplacé par des hôpitaux de campagne. Début janvier, 37 ONG internationales ont été interdites. Il n’y a plus d’humanitaires, donc plus de témoins, alors qu’Israël vise l’anéantissement de la population et de ses infrastructures.

Photo Fadi Thabet**

Le prix de la vie, le coût de la survie
Avant la guerre contre l’Iran, 250 camions entraient chaque jour à Gaza. Aujourd’hui, seulement 150, dont la moitié vient du secteur privé, des commerçants qui importent des marchandises depuis Israël. Mais leurs prix, dix à vingt fois plus élevés qu’avant, ne sont jamais à la portée d’une population qui a perdu tout pouvoir d’achat. Pourtant, on trouve aujourd’hui à peu près ce qu’il faut dans les épiceries. Mais quand un enfant voit que son père ne peut lui acheter une simple tablette de chocolat, introuvable ici depuis deux ans, ça lui fait mal, ainsi qu’à sa famille. C’est la situation sociale voulue par les Israéliens : on trouve de tout dans le marché, mais on ne peut pas y toucher. Pour les médicaments, le mécanisme est le même : stocks épuisés dans le secteur public, trop chers dans le privé. Et avec les ONG, on ne peut trouver à 100 % ce que l’on cherche.

Un tissu social déchiré
Les Gazaouis, n’ont plus les moyens d’être solidaires entre eux, de soutenir les autres. La grande famille palestinienne, horizontale et verticale, avec grands-parents, enfants, petits-enfants, gendres ou cousins, n’existe plus. Il ne reste plus que la famille nucléaire. Mais à l’intérieur de ce noyau, le père de famille a perdu son rôle de protecteur. Ses enfants ne se sentent plus en sécurité, surtout sous une tente qui ne sauve ni de la pluie, du vent ou de la chaleur, et encore moins des bombardements. De plus, il n’arrive plus à satisfaire les besoins des siens. On ne trouve plus d’habits, de shampoings ni même de couches. Les Israéliens bloquent tous les produits d’hygiène. Donc, nous n’avons plus d’hygiène. 
Pour les distributions de nourriture, c’est premier arrivé / premier servi, car il n’y a pas assez de stock pour tout le monde. Le plus fort est servi, le plus faible non. Il n’y a rien à partager, c’est chacun pour soi, d’où cette grande déchirure dans le tissu social. Sans parler des “Hunger Games” des Israéliens pendant les distributions : on va chercher à manger, ils nous tirent dessus.

L’attaque des mutants
Les déchets solides constituent un autre grave problème, car les zones où les déposer ont été détruites. Ils s’entassent dans la rue avec les poubelles, d’où nos nombreuses infections respiratoires et dermatologiques. On voit apparaître de nouvelles espèces de rats, de souris ou de reptiles qui ont muté. Elles se sont nourries des cadavres sous les décombres et transformées en carnivores qui attaquent directement les êtres humains. On a vu des rats mordre les joues des enfants sous les tentes. Mais il n’y a pas de solution, pas de protection, pas de soins qui entrent.

Board of Peace ou Trump’s world
Le “Conseil de la paix” n’a pas amélioré notre sort, au contraire. Trump l’a créé pour détourner de Gaza les organisations internationales comme l’OMS (Organisation mondiale de la santé, NDLR). Il va séparer Gaza du reste de la Palestine et éloigner la question palestinienne des Nations unies. En passant par des ONG internationales privées, il décidera de tout. Quant au comité palestinien de technocrates pour la gouvernance, c’est une fabrication des Israéliens refusant le retour de l’Autorité palestinienne à Gaza, alors qu’elle pourrait recommencer à y travailler. Les membres du comité sont toujours bloqués au Caire, car les Israéliens ne leur permettent même pas d’entrer. L’objectif de Netanyaou est de toute façon de trouver des ONG à sa main pour faire à sa façon. Les grandes ONG qui travaillaient en Palestine depuis des décennies perdent leur pouvoir au profit de nouvelles dont on entend parler pour la première fois, et à qui on facilite l’importation de matériel ou l’ouverture des hôpitaux. On le voit aussi avec l’UNRWA, qu’Israel veut dissoudre et remplacer. Le but du “Board of peace” de Trump, c’est la privatisation de Gaza, loin de tout droit international. 

Terminal ou terminus ?
D’après l’accord du plan de paix, le terminal qui relie Gaza à l’Égypte devait réouvrir pour qu’un grand nombre de patients ou de blessés puissent se faire soigner à l’étranger. Mais seules 15 à 20 personnes par jour peuvent sortir. L’entrée aussi est hermétique, excepté 10 à 12 personnes par jour : ils ne veulent pas que les gens reviennent à Gaza. Récemment, l’OMS a gelé le transfert des patients pour protester contre la mort d’un de ses chauffeurs. Il a été bombardé alors qu’il est censé exister une coordination que les ONG “historiques” ont d’ailleurs beaucoup de mal à mettre en place. Pour remplacer l’OMS pendant trois jours, le Board of Peace a choisi l’International Medical Core (IMC), une ONG américaine de santé qui dispose de beaucoup de moyens et d’hôpitaux. C’est elle qui a choisi les personnes à faire sortir, sans contacter le ministère de la santé de Gaza, sans chercher à savoir qui avait la priorité. Ce petit exemple montre comment la situation évolue : ceux qui ne veulent pas coopérer avec l’occupation sont bannis, ceux qui coopèrent ont le privilège de remplacer l’OMS.
 
Le futur est terrassé
Stocker les Palestiniens, c’est la nouvelle idée des Israéliens. La logique de colonisation et de déportation se voit très bien : l’occupant a commencé à les entasser vers Rafah, espérant par la suite les déporter vers l’Égypte. Netanyahou ne veut pas que la population revienne près d’Israël et des territoires qui vont être considérés comme annexés. Smotrich veut y installer des colonies, Israël a les clés, il peut le faire. Certains Gazaouis accepteront de partir parce qu’ils ne supportent plus la misère, d’autres refuseront de vivre dirigés par des Israéliens. Pour ceux qui ne voudront pas être déportés malgré le génocide et les boucheries – que j’appelle les “israëleries” –, les Israéliens sont en train de “terrasser” la ville de Rafah et ses bâtiments : ils dégagent de grandes surfaces pour y implanter des cabines, des préfabriqués, installer des conteneurs. Les Gazaouis devront y vivre avec une autorisation spéciale de leur part. Par ailleurs, les occupants ne veulent pas entendre parler de reconstruction. Ils refusent de laisser rentrer le nécessaire pour l’hébergement : pas de bois, pas de fer. Juste des préfabriqués pour habituer les gens à, encore et toujours, vivre dans la misère. Netanyahou le dit lui-même : il a fait reculer Gaza dans le Moyen Âge.

La police dans le viseur
Les Israéliens le savent très bien : le Hamas est toujours là, il a le pouvoir. Heureusement qu’en tant que gouvernement, il existe toujours, d’ailleurs, car sans lui Gaza serait une jungle. Je le précise, je parle ici de sécurité, et juste de la police du Hamas. Beaucoup de policiers n’appartiennent d’ailleurs pas au Hamas mais œuvrent pour la sécurité, assurant ainsi une forme de protection sociale. Les Israéliens, qui, je le répète, cherchent le chaos sécuritaire, ne le supportent pas. Ils ont récemment tué six policiers qui tenaient un poste de contrôle à l’est de Al Maghazi. Deux jours avant, un drone a tiré sur une jeep transportant treize d’entre eux.

La vengeance des milices
Les affrontements entre le Hamas et les milices palestiniennes sont fréquents, exactement ce que cherchent les Israéliens. Les Palestiniens n’aiment pas les miliciens qu’ils considèrent comme des collabos. Parmi ces derniers, certains ont connu des problèmes avec le Hamas et veulent se venger. Mais se venger pendant un génocide n’est pas le bon choix, pas le bon moment. Même ceux qui détestent le Hamas ne se mettront pas main dans la main avec cette occupation qui a tué tout le monde, sans distinction. Moi, j’ai des problèmes avec le Hamas, mais jamais je ne m’allierai avec Israël pour lui nuire.

L’ombre de la guerre civile
Netanyahou et son gouvernement exigent le désarmement du Hamas, comme celui du Hezbollah au Liban, parce qu’ils savent très bien qu’une guerre civile s’ensuivra. Désarmer le Hamas sans autre alternative, sans installer une autre police, par exemple de l’Autorité palestinienne ou du comité pour la gouvernance, du coup sans l’assurance de sécurité, aboutirait aussitôt à une guerre civile qui pousserait les Palestiniens à fuir. Personnellement, je serai le premier à partir : je suis prêt à mourir pour la Palestine, mais pas de la main de Palestiniens. 

La France, une future démocrature ?
Je sais que tout ce que vous faites pour la Palestine vous demande beaucoup d’énergie, surtout à l’heure actuelle avec tout ce qui se passe en France. Malheureusement, votre pays n’est plus celui que j’ai connu il y a quelques années. Ce racisme, que je n’ai pas subi chez vous, est-il vraiment une réalité, ou est-ce les médias qui poussent les gens avec leurs émissions sans limite, sans ligne rouge ? Affronter ces nouvelles lois, comme la loi Yadan, me semble vital car elles contribuent à faire de la France une “démocrature”. Comme Israël, qui affirme être la seule démocratie au Proche-Orient, mais ressemble plutôt à une dictature dirigée par des lois. Vous connaissez la plus récente : la peine de mort pour les Palestiniens. 

Le temps infini du sumud
Je ne suis pas pour la résistance militaire, bien qu’elle soit légitime. Ma façon de résister est de rester sur le sol de ma patrie et de dire aux Israéliens : Gaza ne vous appartient pas. Même si vous nous tuez dans vos massacres et vos israéleries, nous sommes des Palestiniens, nous sommes là et nous resterons. Merci à tous.”

*Né à Beyrouth en 1979, Rami Abou Jamous vit à Gaza où il est le correspondant de plusieurs médias francophones, dont Radio France. Il est le cofondateur de GazaPress, centre de ressources pour les journalistes occidentaux à Gaza. Depuis février 2024, il témoigne de la vie de son peuple avec son blog publié sur le site d’Orient XXI.Le recueil qu’il a tiré de ses chroniques, Journal de bord de Gaza, a remporté deux Prix Bayeux des correspondants de guerre en 2024. Il a remporté un troisième prix Bayeux avec son documentaire Gaza, fuir l’enfer. Rami Abu Jamous a aussi publié Gaza, Vie, en 2025. Il a récemment écrit une lettre ouverte à Jean-Noël Barrot très remarquée.

**Excepté celui de Rami Abou Jamous, tous les clichés sont l’œuvre du photographe et vidéaste gazaoui Fadi Thabet. Concevant  la photographie comme une forme de résistance, il donne à voir au monde une Gaza vivante, digne, blessée mais pas vaincue. Fadi Thabet défend une esthétique sensible et respectueuse, capable d’allier l’urgence du photojournalisme à l’intensité poétique de la photographie d’auteur. https://www.instagram.com/fadi.a.thabet?igsh=MTdodjM1N3drOWl6Mg==

Autres articles de l’AFPS78